Cet essai est un hommage rendu à une œuvre culturelle majeure : les 200 émissions « noms de dieux » produites et réalisées pour la RTBF par Edmond Blattchen et Jacques Dochamps entre 1992 et 2015.

Dans l’opuscule que vous allez lire, l’auteur raconte l’histoire de la genèse, du projet et de la conception de cette série de rencontres, unique dans le paysage audio-visuel. Il analyse la structure, la méthode et le style : cinq titres de 10 minutes, identiques pour les deux cents rencontres durant 24 années. Jean Olivier les a toutes visionnées, étalonnées pour les 1.000 titres abordés et pris des centaines de pages de notes qui ont ensuite nourri ses réflexions avant de faire son propre « noms de dieux ».

C’est pourtant l’analyse d’un citoyen « lambda » qui n’est, ni philosophe, ni ethnologue, ni sociologue, ni théologien mais curieux. Curieux de répondre aux questions qu’il se pose, comme beaucoup de femmes ou d’hommes sur le sens de notre vie, l’origine de l’univers, l’existence d’une immanence ou d’une transcendance que les hommes ont choisi de nommer « (D)dieu(x) » ; curieux enfin de l’apport des sciences dans la compréhension de l’univers qui nous entoure.

Sans remettre en cause son éducation et des principes de vie, il n’attend pas des réponses religieuses. Il cherche un lien entre conscience et matière (sur base de nos connaissances actuelles), d’où la question centrale de son opuscule : « l’univers pourrait-il avoir une conscience ? ».

C’est la question qu’il m’a posée !

Ma passion pour la conscience est née suite à une simple syncope ; cette perte de connaissance m’a donné l’envie d’en comprendre les mécanismes. Quand j’ai commencé l’étude du coma par la neuroimagerie, très peu s’y intéressaient. Trois équipes ont affiché la même volonté de se soutenir dans le même sens (New-York, Cambridge et Liège). Nous avons réécrit les livres de médecine et de neurosciences ; aujourd’hui il est admis d’étudier la conscience comme une contribution à la science.

Les mystères de l’être, de la pensée, de la conscience, ce qui relève de l’esprit. Les états altérés de conscience, sur les fronts de la vie et de la mort, les expériences de mort imminente… Des concepts sur lesquels les religions ont des valeurs, des convictions mais aussi des tabous.

Je suis contre les tabous.

On peut admettre la discussion, les débats, les tensions, les échanges d’idées mais, ensemble, nous devons refuser l’émergence de la violence dogmatique qui nous menace. Nous devons pouvoir penser et publier, en toute liberté, pour chercher la complexité de la « réalité », de la « vérité » du moment.

Le scientifique doit pouvoir travailler sans contrainte ou censure. Ce serait un drame, un changement inacceptable si demain on se (re) dirigeait, sous la menace, vers un monde où la liberté de publier était amputée par les dogmes sur des sujets comme les cellules-souches, les questions de fin de vie ; cela reste un questionnement pour les scientifiques eux-mêmes de séparer les activités de recherche avec leurs aspirations philosophiques. Il n’est pas facile d’être un scientifique rationnel et critique en semaine et fidèle à des convictions philosophiques, spirituelles, religieuses ou pas, le reste du temps ! C’est une synthèse parfois complexe que chacun doit résoudre à titre personnel.

Dans notre équipe du Coma Science Group au Centre de Recherches GIGA de l’Université et CHU de Liège, nous avons des collègues de toutes confessions : bouddhistes, juifs, chrétiens, musulmans et beaucoup d’athées ou d’agnostiques, peut-être parce que le libre examen pratiqué en science y abouti souvent ? Cela se passe bien. Chacun respecte chacun. C’est complexe, mais aussi enrichissant, pour toutes et tous, quand l’objectif reste d’accroître notre connaissance du fonctionnement cérébral résiduel des cas qui survivent à une atteinte sévère du cerveau. Ces patients posent des problèmes diagnostiques, pronostiques, thérapeutiques et…éthiques majeurs.

A nous de les résoudre ensemble pour améliorer nos connaissances de la conscience humaine avec tout ce qu’elle sous-entend comme développement de ce qui relève de l’esprit, de l’âme, de la pensée, des sentiments, de ce qui est conscient et inconscient.

Questions déjà évoquées par des philosophes grecs comme Socrate il y a plus de 2.300 ans fascinés par le fonctionnement de cette partie du corps qu’est le cerveau, une des sources de l’histoire de la philosophie.

Sans verser dans l’arrogance scientifique, nous devons faire au mieux notre travail et accepter de n’être qu’un (petit) maillon de la chaîne dont nous ne voyons ni le début, ni la fin : donc j’ignore si l’univers a une conscience et je ne sais comment ces millions de milliards de connexions de neurones produisent la conscience, même dans mon propre cerveau.

Il me reste, comme le suggère l’auteur à accomplir la même démarche ; écrire mon « noms de dieux » pour rendre à la philosophie la place qu’elle a perdue : la place publique.

Professeur Steven Laureys.